Le texte qui suit propose le cadre de référence, que je me suis construit, en tant qu’économiste et alpiniste, pour tenter de comprendre les évolutions récentes des pratiques alpines, et en particulier celles qui sont liées au mouvement général de marchandisation qui semble envahir la société. On pourrait trouver paradoxal de voir aujourd’hui les guides s’inquiéter de ce mouvement, eux qui sont depuis l’origine partie prenante d’une transaction marchande, pour une activité qu’ils ont toujours pratiqué par passion. Après tout, on pourrait leur reprocher d’avoir joué à l’apprenti sorcier. En faisant de leur passion, qui par définition échappe au marché puisqu’on la vit à tout prix, la source d’un rapport marchand, n’ont-ils pas ouvert la voie à cet envahissement du marché qu’on critique tant aujourd’hui ? Et la fidélisation d’une clientèle qu’on transforme en compagnons de cordée, loin d’être une stratégie commerciale, n’est-elle pas plutôt la solution de cette contradiction entre la pratique de l’alpinisme qu’on souhaiterait faire pour soi et sa commercialisation ? Pourtant, loin de faire des guides les responsables des difficultés qu’ils rencontrent aujourd’hui, je voudrais montrer qu’ils ont quelques raisons, à la fois d’être inquiets des transformations qui sont à l’œuvre dans la société, mais aussi que ce n’est qu’en les prenant en compte qu’ils ont quelque chance de survivre. Pour ce faire, il est nécessaire de faire un rapide détour sur l’évolution économique du monde aujourd’hui.
Qu’est-ce que la mondialisation ?
Que ce soit pour des raisons technico-économiques ou institutionnelles, il existe depuis toujours des biens et services qui s’échangent internationalement et d’autres non. Les caractéristiques particulières des territoires qui participent à ces échanges (fluctuations monétaires, cadre législatif, coûts salariaux différents...) engendrent une compétition entre les travailleurs qui contribuent à la création de ces biens et services et pour le partage d’une demande qui est une part des revenus mondiaux. Et si ceux qui contribuent à la création des biens et services qui ne sont pas échangeables internationalement sont évidemment en compétition entre eux, c’est à l’intérieur d’un territoire homogène et pour le partage d’une demande qui est une part donnée des revenus de leur seul territoire. C’est pourquoi on nomme les membres du deuxième groupe des protégés (de la concurrence internationale), quant ceux du premier sont dits compétitifs (à l’échelle du monde). Ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation correspond à trois évolutions principales.
Depuis une vingtaine d’années, on observe que la part relative des biens et services qui s’échangent internationalement s’accroît, ce qui transforme des protégés en compétitifs. (postier du service public / messagerie rapide internationale).
Dans le même temps, les grandes firmes mondiales ont mis en compétition les compétitifs de territoires différents, entraînant une guerre des prix des produits amplifiée à partir des années 1980 par les fluctuations monétaires. Il en résulte une compétition entre compétitifs qui s’intensifie et, dans de nombreuses branches, la productivité du travail croît plus vite que le chiffre d’affaires, contraignant à des réductions d’emplois continues (contraignant, parce que les firmes qui ne le feraient pas seraient menacées de faillite). Ce mouvement bénéficie aux consommateurs (qu’on pense aux prix des ordinateurs qui ne cessent de baisser quand leurs performances s’améliorent) mais il augmente le chômage si d’autres emplois ne sont pas créés.
Enfin, la compétition s’élargit à de nouveaux pays, qui sont caractérisés par des bas salaires et des capacités technologiques (Chine, Inde, Brésil, Europe de l’Est). Du fait de l’importance de leurs masses rurales et de leurs secteurs informels, leurs salaires resteront bas pendant encore longtemps, contribuant à accentuer la compétition entre compétitifs au détriment de ceux des pays développés qui ont vu la destruction de très nombreux emplois compétitifs dans les dernières années.
Il en résulte une compétition entre systèmes sociaux différents dont on voit bien les impasses. Peut-on refuser des délocalisations qui contribuent au développement de pays bien plus pauvres ? Si les pays développés comme la France risquent d’être perdants face aux pays à bas salaires, ils le doivent précisément à leur haut niveau de protection sociale, mais l’abaissement du coût du travail et le démantèlement de l’État providence sont-ils la seule réponse à ces nouveaux défis ?
Peut-on échapper au chômage ?
Sur un territoire donné, il n’y a que deux possibilités : soit on crée suffisamment d’emplois compétitifs pour compenser leur destruction et il n’y a ni chômage, ni augmentation des inégalités, soit ce n’est pas possible et le chômage ne peut être évité qu’en créant des emplois protégés en compensation.
Mais comme ceux-ci répondent à une demande par définition plus restreinte, cela implique soit de modifier la structure de la demande intérieure, obligeant les protégés à innover en permanence avec de nouveaux biens et services qui séduisent une part croissante des consommateurs, soit de baisser les prix des biens et services protégés par rapport aux prix des produits compétitifs, ce qui augmente les inégalités de revenus entre les deux groupes. On risque alors une polarisation de la société avec à terme le laminage des classes moyennes.
Le dilemme entre chômage et croissance des inégalités n’est donc pas fatal. Il " suffit " de créer continuellement de nouveaux emplois compétitifs en nombre suffisant ou de stimuler la croissance interne du secteur protégé par l’innovation. Mais comme toujours, ces solutions ont un coût.
Les politiques keynésiennes de soutien de la demande intérieure pour relancer la création d’emplois compétitifs se heurtent aujourd’hui au détournement de cette demande par les compétitifs d’autres pays. Le " choix " de la compétition par les prix induit de nouveau des inégalités, cette fois-ci entre les compétitifs qui sont le plus en concurrence avec les pays à bas salaires et les autres (et ce ne sont pas que des emplois peu qualifiés). L’autre " choix " est l’innovation, pour échapper à la guerre des prix, qui implique d’énormes investissements (en formation, en recherche, en infrastructures) et comme tous les pays développés en font autant, il y a des perdants.
Quant à la création d’emplois protégés, elle est limitée du fait que ce type d’emplois est celui qui est lié à l’administration (donc restreint par les possibilités budgétaires) ou aux services de proximité. Dans cette seconde catégorie, il y a tous les services liés aux loisirs.
Les transformations du marché de l’encadrement en montagne
Sur ce marché, on est passé d’un pilotage par la demande (les clients cherchaient un guide pour réaliser un objectif et dans " l’âge d’or " de l’alpinisme, c’était le client qui attachait son nom à la voie ouverte) à un pilotage par l’offre, où les professionnels, organisés en syndicats, proposent des " produits " (le stage Mont-Blanc, la via ferrata, le canyoning...) qui s’adressent à un public de plus en plus important. D’où l’impression d’envahissement du marché dans ces activités (et dans bien d’autres). Des régions entières n’ont d’autre choix pour continuer à exister que de tenter de vivre du développement de cette offre multiple de services liés aux loisirs (un excellent exemple en est la région de Briançon).
C’est aussi cette tentative de création d’emplois protégés qui explique l’apparition de cette multi-activité qui ne peut qu’exacerber la concurrence sur un marché où les guides étaient en position de quasi-monopole il n’y a pas si longtemps. Depuis vingt ans, on a vu apparaître de nouveaux professionnels du loisir sportif (BE de toutes sortes, dont ceux d’escalade sont évidemment les plus concurrentiels) et de nouveaux lieux de pratique, aussi bien naturels qu’artificiels. Beaucoup de jeunes, ayant une compétence sportive acquise par leur pratique, voient dans ces nouveaux marchés la possibilité de gagner leur vie en continuant une activité qu’ils aiment. On a vu aussi apparaître des agences spécialisées, qui sont de moins en moins à l’initiative de guides et qui contribuent à transformer encore un peu plus le client en consommateur.
Cette transformation est porteuse de risques. La fidélisation que j’évoquais tout à l’heure devient plus difficile et contraint à une concurrence par l’innovation, toujours coûteuse, d’où les nouveaux " produits ", quand ce ne sont pas des " concepts " (par exemple l’acro-branche) qui sont brevetés et qui contribuent à faire rentrer les anciennes pratiques dans le champ du marketing. Du même coup, le marché s’ouvre à de nouveaux concurrents, comme les guides étrangers qui via le développement de l’internet et la baisse du coût des transports peuvent facilement offrir leurs propres produits à consommer sur place. C’est d’ailleurs ce que font aussi de nombreux guides quand ils se rendent à l’étranger, preuve que le marché est de plus en plus mondial et que ce qui s’y vend c’est la compétence du vendeur.
Toutes ces évolutions concourent d’une part, à renforcer le sentiment de l’envahissement des activités de montagne (entre autres) par le marché, et, d’autre part, à faire paraître l’avenir plus incertain, la première des questions étant sans doute de maintenir, sinon d’élargir une demande solvable.
Quelle demande solvable ?
J’ai évoqué tout à l’heure le scénario, hélas, possible, (et déjà visible aux USA) du laminage des classes moyennes dû à l’accentuation des inégalités engendrées par la mondialisation et conduisant à une polarisation de la société avec d’un côté des compétitifs très bien payés et de l’autre des " protégés " ne vivant que de l’addition de plusieurs petits boulots. Il est clair qu’une telle évolution rendrait très difficile la situation des guides en réduisant drastiquement la clientèle potentielle.
Mais après tout l’avenir n’est jamais sûr et les solutions pour combattre cette tendance ne sont pas de la responsabilité de la profession. J’en viens donc à l’examen des conditions qui sont nécessaires à l’existence et au maintien, au moins à moyen terme, d’une demande solvable sur le marché de l’encadrement en montagne.
Jusqu’en 1986, les seuls professionnels étaient des guides, selon des modes de formation qui différaient suivant les pays, mais dont la qualification était reconnue par l’Union internationale des associations d’alpinisme (UIAA). L’essentiel de leur activité se déroulait en haute montagne, sur un terrain d’accès libre, non aménagé et caractérisé par de nombreux paramètres aléatoires (météo, qualité de la neige, chutes de pierres...) qui ne pouvaient être un tant soit peu maîtrisés que grâce à une expérience acquise avec une longue pratique. Aussi, le bien qui s’échange sur ce marché est le savoir-faire du guide, garantie de sécurité et perçu comme tel par les clients.
Le développement de l’escalade sur des terrains de jeu spécifiques, le plus souvent hors de la montagne, sites eux aussi d’accès libre, mais aménagés selon des normes de plus en plus précises, a profondément modifié la situation en conduisant en 1986 à la création, en France, d’un nouveau diplôme professionnel, le Brevet d’État escalade (BEE). Dès leur mise en place, ces nouveaux professionnels ont dû se positionner face au corps constitué des guides de haute montagne avec lesquels ils apparaissaient en concurrence. De fait, si un guide peut encadrer les mêmes activités qu’un breveté d’État escalade, l’inverse n’est pas vrai et la définition de leur champ de compétence a donné lieu à d’âpres débats. La solution retenue (interdiction d’exercice au-dessus de 800 m, portée ensuite à 1 500 m ou si l’accès au site nécessite de traverser des zones enneigées), si elle permet bien de marquer deux types de territoires, ne rend pas compte de la profonde différence de nature entre le " vieux " marché de l’encadrement en alpinisme et celui que vient consacrer la création du BEE.
À cause de la nature nouvelle du terrain de pratique, où tout est fait pour éliminer les risques objectifs (purge de la paroi, scellements de prises instables, mise en place de points d’assurage proches et solides rendant la chute peu risquée...), le savoir-faire de l’encadrement est très réduit. En une séance, un débutant peut apprendre à s’encorder, assurer et grimper en tête de cordée une voie d’escalade équipée suivant les normes actuelles. Ensuite, une pratique régulière peut lui assurer une progression rapide et valorisante, sans avoir recours à un professionnel. Le marché de l’escalade souffre d’ailleurs de plus en plus de ce que les falaises soient en accès libre autorisant ainsi une pratique " sauvage ". Et ce d’autant plus que l’équipement moderne intègre le savoir-faire, dans la mesure où les voies sont ouvertes après préparation, en imaginant les mouvements qui devront être réalisés permettant ainsi l’assimilation de gestes techniques spécifiques par apprentissage " sur le tas ". Il devient alors superflu de faire appel à un encadrement spécialisé, qu’il soit bénévole ou professionnel, ce que prouve le développement de la pratique hors club. Et ce constat est encore renforcé quand on observe la pratique en SAE, qui se fait majoritairement en moulinette.
Il faut maintenant préciser ce qui différencie fondamentalement l’alpinisme de l’escalade, par ailleurs si proches sur les plans de la gestuelle ou de certaines techniques de base, c’est que le premier a effectivement un rapport au danger (et au danger le plus définitif, celui qui met la vie en jeu) que la seconde fait tout pour évacuer.
En réalité, ignorer que l’alpinisme implique un risque de mort, c’est le pratiquer dans l’inconscience ; la meilleure chance de ne pas s’y tuer c’est justement de savoir que c’est possible et c’est bien parce que le grand public s’est toujours rendu compte de ce risque mortel qu’il n’y a jamais eu beaucoup d’alpinistes.
En escalade, au contraire, tout est fait pour éliminer le risque mortel et c’est la perception, par un nombre de plus en plus grand de pratiquants, de cette absence objective de risque qui a permis à l’escalade de se développer. Ce n’est pas Eldinger qui est à l’origine de ce développement, c’est la tige de tendeur. De plus, il ne s’est pas fait pour l’essentiel sur le terrain de jeu de l’alpinisme, mais par la création d’un grand nombre de nouveaux lieux de pratique : les falaises " aseptisées ", qui sont bien souvent des bouts de rochers qui avaient été hier jugés sans intérêt par les alpinistes. Il n’est que de consulter les éditions successives du guide du COSIROC pour le constater.
Ainsi, le risque qui le caractérise exclut de faire de l’alpinisme une pratique de masse, donc d’y voir une perspective de développement commercial au contraire de l’escalade qui peut être la base d’un marché suffisamment rentable. Et la suppression de l’équipement des falaises, loin d’augmenter le nombre d’alpinistes, aboutirait à réduire les pratiquants aux quelques dizaines de milliers d’alpinistes actuels.
Ce mouvement d’industrialisation des loisirs ne peut se réaliser, concernant ces deux activités, qu’en tenant compte de leurs spécificités. Le premier obstacle, objectif, a déjà été longuement commenté et tient au risque de mort induit par la pratique de l’alpinisme. On a vu que le développement de l’escalade moderne résolvait ce problème en proposant une activité éliminant ce risque. Il reste un second obstacle, subjectif, qui tient à l’image que les alpinistes donnent d’eux-mêmes en clamant leur singularité. Ma thèse est que cet obstacle est surmonté en rajoutant dans le positionnement atypique du pratiquant : les grimpeurs modernes sont des millions d’atypiques adeptes d’un sport extrême !
Autrement dit, si l’escalade s’est bien autonomisée par rapport à l’alpinisme, cette autonomisation est loin d’être perçue, aussi bien par le grand public que par les grimpeurs eux-mêmes. Ce qui fait que le marché de l’escalade ne peut se constituer que si, d’une part, l’obstacle objectif du risque mortel est éliminé mais que, d’autre part, la pratique est subjectivement vécue comme aventureuse, autorisant ainsi les stratégies de distinction d’avec la plupart des autres pratiques sportives.
L’importance du non-marchand
Toutefois, on manquerait une dimension essentielle des rapports complexes entre l’alpinisme et la société en restant uniquement au niveau des relations marchandes. De ce point de vue, deux remarques me semblent essentielles.
D’une part, si l’alpinisme se révèle peu " rentable " au sens étroitement financier du terme, il le devient beaucoup plus si on prend en compte la rente symbolique qu’il engendre. Cette rente naît précisément du rapport à la mort dont on a vu qu’il caractérisait l’alpinisme et quelques rares autres activités physiques. Dès l’origine de l’alpinisme, ses pratiquants ont eu une conscience aiguë de son existence. On peut citer l’exemple inaugural d’Horace Bénédicte de Saussure lors de son ascension du Mont-Blanc, qui fit retoucher la gravure le représentant assis sur la pente de neige et tiré par ses guides en se faisant portraiturer debout, libre de tout lien et nettement plus svelte. Par son geste, M. de Saussure indiquait combien l’alpiniste a besoin du regard de l’autre, à condition qu’il soit lui-même à son avantage. Et dans son livre sur Les alpinistes en France, 1870-1950, Olivier Hoibian montre bien comment cette rente, d’abord issue d’un positionnement de l’alpinisme sous la forme d’un tourisme social et mondain, a ensuite trouvé sa source dans une " nouvelle définition de l’excellence alpinistique " s’inspirant de certains principes de l’excellence sportive en plein essor tout en s’en démarquant sur le thème bien connu de " l’alpinisme activité à part ". Ce mouvement a connu son achèvement après la Seconde Guerre mondiale avec le " modèle de l’alpinisme classique " qui ne pouvait pas déboucher sur un marché de masse dans la mesure où ses principaux promoteurs au premier rang desquels il faut évidemment citer Lucien Devies, avaient surtout pour objectif de " préserver leur pratique de la concurrence croissante des classes moyennes et populaires qui revendiquent une démocratisation des loisirs et du temps libre " (in Hoibian, 2000, p.331).
D’autre part, si j’ai parlé plusieurs fois de l’impression ou du sentiment d’envahissement par le marché des activités de montagne, il ne s’agissait pas de dire que cet envahissement était une illusion. J’ai au contraire expliqué qu’il était la conséquence de la nécessité de créer de nouveaux emplois protégés, en réponse au chômage dû à la mondialisation. Mais je voulais aussi suggérer qu’en ne voyant que ce développement de la commercialisation, on était victime d’un défaut de perspective.
C’est qu’en effet, le marché ne peut bien fonctionner qu’en liaison avec un secteur non-marchand lui-même de plus en plus important, dont le signe le plus évident en est le niveau de prélèvements obligatoires, qui dans tous les grands pays développés est en progression dans les vingt-cinq dernières années. Le marché a en effet besoin d’institutions (par exemple, les agences de régulation de plus en plus nombreuses aujourd’hui), de règles, de soutien de la demande et de stabilité sociale et politique.
La création de l’Ensa, celle des BE, le financement public de l’équipement des sites (naturels et artificiels), les délégations aux fédérations sont autant d’exemples, dans notre secteur, de l’action de l’État et du rôle du non marchand. Le fait qu’on assiste aujourd’hui à la mise en place de nouvelles politiques (remise en cause du service public de secours en montagne, loi sur le sport, réduction d’impôts...) allant dans le sens d’un désengagement de l’État dans des secteurs de plus en plus nombreux, peut faire craindre à une rupture dans l’équilibre qui s’opérait jusque là entre le marchand et le non marchand. Mais c’est aussi la preuve qu’il n’y a pas de fatalité et que l’économie n’est pas l’épouvantail que certains voudraient en faire.
C’est pourquoi, si on peut penser qu’au moins, à moyen terme, les processus de recomposition des emplois, impliquée par la mondialisation, vont aller dans le sens décrit plus haut, les formes qu’ils vont prendre " - en particulier dans le secteur des activités de montagne, qui ne constitue pas un enjeu stratégique où l’indépendance nationale serait en cause " - ne sont pas écrites d’avance mais dépendent des choix politiques qui se décident aujourd’hui.
Un dernier mot pour conclure. Si l’économie dicte des contraintes, les États ont des marges de manœuvre et d’ailleurs ils ne font pas tous les mêmes choix. Mais face à la mondialisation, il devient nécessaire de développer une mondialisation politique qui conduise à une coordination des choix des États. On comprend bien que le chantage à la délocalisation sera inefficace si tous les États (disons la plupart) sont d’accord pour la refuser.
Aujourd’hui, nous sommes loin d’une telle mondialisation politique. Le mouvement syndical international est exsangue et les partis politiques s’organisent sur une base essentiellement nationale. Seules les ONG se placent d’emblée au plan mondial. Mais leurs contradictions internes et leurs analyses, qui auraient pu le plus souvent être faites il y a quarante ans, font penser que plutôt que d’être un début de solution, elles sont surtout l’expression de ce besoin d’une coordination politique au niveau mondial (coordination dont d’ailleurs elles donnent bien mal l’exemple).
Gilles Rotillon
Professeur d’économie l’université de Paris X
Membre de l’OPMA (Observatoire des pratiques de la montagne et de l’alpinisme)