L’approche proposée ici cherche très simplement à relire et relier des informations qui sont, pour la plupart, déjà familières pour les guides et professionnels de la montagne, mais méritent malgré tout d’être remises en perspective sur la période des 20 dernières années. De manière très synthétique, il s’agit de rappeler le développement de nouveaux usages sportifs et de nouveaux espaces récréatifs en montagne, avant d’esquisser quelques uns des changements observables dans les cultures professionnelles des métiers sportifs de la montagne, tout en pointant quelques enjeux marquants pour l’avenir.
Une culture sportive renouvelée
La période 1980-2000 a été marquée par une très forte diversification des modèles et des modalités des pratiques sportives de montagne, tant l’été que l’hiver. Pour faire court, on retiendra l’idée que les pratiques sportives se sont largement segmentées (alpinisme à cascade de glace à dry tooling...) et qu’elles se sont hybridées (VTT, canyoning, via ferrata, snow-kite...), convoquant largement d’autres références imaginaires, gestuelles, techniques et spatiales que celles de l’histoire de l’alpinisme ou du ski. Plus généralement, on a ainsi vu émerger, dans les années 1980, une référence montante aux univers de l’eau (nage en eaux vives, rafting, surf) et de l’air (parapente), puis dans les années 1990 une référence de plus en plus explicite à l’univers urbain (free-style, snow-skate, parcs récréatifs, structures artificielles...).
La plupart des pratiques concernées, dans leur forme courante (c’est-à-dire en dehors du champ de la performance) tendent à être pratiquées de manière plus ludique, plus " récréative ", et sont de plus en plus marquées par une recherche de fluidité, de facilité et de confort : matériel plus sophistiqué et plus fiable, accueil dans les refuges, services de portage des sacs... Ce mouvement a aussi conduit à la demande de sites plus accessibles, plus aménagés, plus sécurisés qui se prêtent à des séquences de pratique plus courtes, moins engagées, plus partagées en groupe, en couple, en famille. Et cela au prix d’un investissement (en temps, en entraînement...) en général moins approfondi, ce qui conduit de plus en plus les opérateurs et les observateurs à parler d’" usagers " ou de " clients ", et de moins en moins de " pratiquants " face à la demande dominante d’un accès simplifié et dédramatisé à la nature et à ses cultures sportives les complexes. De fait, en 20 ans, une proportion non négligeable du public concerné par les sports de montagne est passée progressivement du statut d’acteur autonome de la gestion de son propre terrain de jeu à celui de consommateur versatile, qui choisit les pratiques et les espaces susceptibles de satisfaire ses besoins récréatifs en fonction de ses attentes, de sa technicité et de son niveau d’intégration au sein de la culture sportive.
Pourtant, la référence à l’imaginaire de la haute montagne, la fascination pour l’engagement, l’intérêt pour l’épopée et la culture de l’alpinisme demeurent très actifs. Pour ne prendre qu’un exemple très concret, on citera le succès des ouvrages (ré)édités chez Guérin. S’il est toujours tentant de tenir un discours excessivement généralisateur, il faut donc prendre acte de la segmentation contemporaine des pratiques de la montagne. L’étude sociologique récente réalisée par Jean Corneloup sur les cultures sportives de montagne le confirme en soulignant les déclinaisons des opinions, des représentations et des comportements des pratiquants selon quatre formes : hédo-montagnarde (conception esthétique et sécuritaire de la montagne), jeune et branchée (attrait pour les dimensions de confrontation, de performance, de vitesse, de transgression, de technique et des compétitions), aventurière (immersion dans la nature sauvage, moins domestiquée et " authentique "), et dilettante (débutants, consommateurs d’activités situées en dehors des enjeux culturels des pratiques sportives). Le même auteur met aussi en évidence le classicisme des valeurs et des images associées aux pratiques, parmi lesquelles l’attachement aux fondements moraux et éthiques de l’alpinisme et à la notion d’effort, le respect et l’humilité vis-à-vis de la nature font plus que jamais figure de lignes de force.
Des espaces plus spécialisés et plus aménagés
On constate le plus souvent l’établissement d’un lien direct entre l’affirmation d’une " nouvelle pratique " et l’aménagement de terrains de jeu appropriés. La forte segmentation disciplinaire des sports de montagne et de nature n’a donc pas manqué de multiplier la gamme et l’emprise spatiale des sites et itinéraires de pratique en consacrant leur spécialisation plus ou moins poussée : sites de vol libre, parcours de VTT, itinéraires de canyoning, sites " sportifs " d’escalade, parcours en eaux vives... Alors que les sports de nature sont traditionnellement pratiqués dans des espaces " ouverts " et " polyvalents " (la montagne, la forêt, la campagne...), leurs déclinaisons les plus récentes - hors pratiques urbaines - se développent de manière croissante dans des espaces de pratique " fermés " et " spécialisés ". Les sports de " grimpe " constituent à cet égard un cas de figure exemplaire qui couvre un continuum de la " haute montagne " aux " parcours aériens en forêt " en passant par des déclinaisons de plus en plus aménagées, délocalisées et scénarisées de la paroi d’ascension alpine traditionnelle : la " falaise ", le site sportif d’escalade, la via ferrata.
On relèvera donc le trajet singulier des sports de montagne, qui ont vu leurs pratiques et leurs espaces faire l’objet d’une standardisation croissante au cours des 20 dernières années. En effet, alors que de nombreuses pratiques sportives très conventionnelles (course à pied, natation, basket, football...) se sont déclinées sur des modèles non compétitifs en sortant des équipements qui leurs étaient dédiés pour (re)gagner les rivières, lacs, forêts, rues... (jogging, running, nage en eaux vives, street-ball) les sports de montagne et de nature ont fait une sorte de chemin inverse en s’éloignant de plus en plus de la " pleine nature ".
D’une façon plus générale, on constatera que la médiation spatio-temporelle assurée par les sports de nature entre l’" Ici " urbain quotidien et l’" Ailleurs " naturel a-quotidien passe désormais par la production raisonnée de sites de pratique qui relèvent d’un marketing des espaces et services, notamment sur le modèle des " parcs de loisirs ". Du coup, plusieurs composantes notoires de la " spécificité " des sports de nature sont plus ou moins radicalement remises en question :
- la très forte opposition traditionnelle entre la " pleine nature " (peu ou pas modifiée par des aménagements), et les équipement sportifs traditionnels (" lourds " ou " structurants "), se dilue face à la densification croissante de l’équipement des sites, itinéraires et espaces-supports des pratiques concernées. Mais au-delà des seuls équipements matériels, la généralisation des médias informationnels (balisage, signalétique, topo-guides, cartes thématiques, fiches techniques...) et des médias communicationnels (GPS, téléphones portables, radios...) renforce - ou déplace - le débat sur la notion de " pleine nature ", voire la notion de nature tout court... ;
- la technologie sécuritaire omniprésente prend le pas sur l’autonomie sportive et sécuritaire du pratiquant qui était classiquement de règle. Le " client ", le " visiteur " ou " l’usager " se retrouve placé dans une logique sécuritaire passive. En effet, c’est la technologie (le câble de la via ferrata, les agrès et la signalétique du parcours acrobatique en forêt, ou toute autre forme d’équipement) qui prend en charge les erreurs possibles dans la maîtrise des risques par l’usager. Le prix de cette évolution est une réduction significative des savoir-faire techniques et gestuels détenus par les usagers. Ce qui n’empêche pas que la prise de risque simulée produise plus que jamais de la valeur ajoutée émotionnelle pour le plus grand plaisir des consommateurs ;
- l’intervention dominante, voire exclusive, des acteurs individuels (" équipeurs ", " baliseurs ") ou collectifs (clubs, fédérations) issus du groupe des pratiquants cède la place à celle de prestataires de services (professionnels indépendants brevetés d’État, sociétés privées...). La " spontanéité créatrice " des pionniers de l’équipement des sites d’escalade ou du balisage des sentiers de randonnée est ainsi relayée par une rationalisation dictée aussi bien par des impératifs de sécurité (normes, " juridicisation "...) que par des impératifs de positionnement touristique (marketing territorial) face à la concurrence croissante entre les sites, les espaces et les destinations : l’ouvreur de voies d’escalade créant initialement des itinéraires pour son plaisir et à ses frais obtiendra dans un premier temps une dotation en matériel émanant d’un club, d’une fédération ou d’une commune, puis sera progressivement remplacé par le professionnel indépendant équipant des voies d’initiation pour satisfaire au profil de la demande (essentiellement constituée de débutants), lequel finira par monter une SARL missionnée à l’année par une collectivité pour contrôler et gérer l’équipement du site...
L’ensemble de ces évolutions, qui suscite d’abondantes discussions d’ordres éthique et idéologique au sein des pratiquants, traduit bien la montée en puissance d’un rapport médié, organisé et marchandisé à une nature de plus en plus balisée, expliquée, interprétée, technologisée... Les médiateurs technologiques (GPS, téléphone mobile, radiotéléphone, topo-guides électroniques, web cam installées sur les sites...), communicationnels et informationnels (presse spécialisée ou non, listes de diffusion et forum Internet, sites webs sur les conditions des itinéraires en montagne, serveurs nivo-météorologiques vocaux et électroniques, publicité...) mis en œuvre aussi bien par les usagers eux-mêmes que par les organisations sportives et professionnelles, les prestataires de services, les industriels, les collectivités locales, les OT et les gestionnaires des espaces protégés se sont considérablement multipliés depuis une à deux décennie(s), au point de devenir une composante à part entière de la préparation, du vécu et de la transmission de l’expérience individuelle et collective de la nature.
On notera enfin que dans le même temps les ex-territoires interstitiels (fond de vallée, petits rochers, espaces de l’ombre...) et les vallées deviennent les lieux d’excellence moyennant une recomposition des sites, des aménagements, des trajectoires et des lieux d’action. À l’échelle de la plupart des massifs de montagne, ce phénomène se traduit par un singulier rééquilibrage des polarités touristiques du fait de la revalorisation des zones de vallée par rapport aux zones d’altitude. Alors que dans la vie touristique montagnarde traditionnelle la dichotomie vallée / altitude marque aussi une limite entre une passivité dévalorisée (en bas) et une sportivité valorisée (en haut), les " nouveaux " espaces sportifs de montagne se multiplient de manière privilégiée dans les fonds de vallées ou à leur proximité immédiate, tout en en se rapprochant de l’espace organisé des villages et stations : canyons, cascades de glace, via ferrata, parcours acrobatiques.
La dynamique des cultures professionnelles
La dynamique qui anime les cultures sportives et la relation aux espaces de pratique ne manque pas de s’accompagner de changements significatifs dans la culture professionnelle des métiers sportifs de la montagne. Alors qu’une " première génération " de métiers a structuré le champ professionnel au milieu du XXème siècle, une " deuxième génération " a émergé au cours de la période 1980-2000 autour de nouvelles visions de la montagne, de la relation à la pratique sportive, de l’organisation professionnelle, du rapport à la clientèle et des modes de vie.
La culture professionnelle moderne (première génération)
Cette culture s’est affirmée au cours du XXème siècle (1930-1960) avec la sportivisation de l’alpinisme et l’ouverture du métier de guide de haute montagne (voir les travaux de Renaud de Bellefon). Dans le même temps ou avec un décalage de quelques décennies, d’autres métiers sont venus s’inscrire dans ce modèle : moniteur de ski, moniteur de kayak, accompagnateur en moyenne montagne, moniteur de parapente... On est en présence de pratiques professionnelles au sein desquelles les acteurs privilégient les situations d’encadrement au sein de structures instituées : écoles de ski, compagnies et bureaux des guides, associations... Pour intégrer cet univers, le parcours est linéaire tant il existe une proximité entre la culture professionnelle et la culture sportive de montagne. En effet, l’acquisition des qualifications nécessaires à l’exercice d’un métier repose pour l’essentiel sur l’assimilation de la culture sportive concernée. On devient guide parce que l’on est alpiniste, moniteur de ski parce que l’on est skieur... L’entrée dans ces métiers se construit sur un processus d’ancrage à une pratique sportive de référence (alpinisme, ski, kayak ...) qui commence bien souvent durant l’enfance (Cf. travaux de Jean Corneloup). Dans un deuxième temps, une formation professionnelle est réalisée, sous couvert de Jeunesse et Sports, au sein de l’Ensa ou des CREPS. Après l’entrée dans la profession, c’est en général une logique de reproduction et de transmission de savoirs techniques et de codes culturels qui est observable d’une promotion de diplômés à l’autre, avec des variations assez réduites dans les formes d’encadrement et d’organisation. L’encadrement proposé s’adresse à un public de spécialistes, sportifs pour la plupart, et s’opère sur des terrains peu aménagés.
L’encadrant se situe ici au centre de l’action pédagogique. C’est un modèle, une référence et une figure emblématique admirée et respectée. Il domine la relation d’échange sur le terrain à caractère sportif. On est en présence d’une pratique professionnelle qui s’inscrit dans la durée, qui valorise le progrès et qui justifie la présence d’apprentissages longs et fastidieux en vue d’obtenir une attestation de niveau (en ski) ou de réussir une belle course en montagne (en alpinisme). L’échange symbolique est construit autour de récits sportifs et héroïques ainsi que sur la logique de l’épreuve. La présence d’un long temps passé sur le terrain dans l’intimité d’une relation de proximité permet de développer des relations humaines fortes. Enfin, il faut noter la présence d’une éthique de la responsabilité étant donné que l’encadrant est directement engagé dans la gestion de la sécurité et qu’il participe grandement à la définition des règles du jeu dans l’action partagée entre les différents acteurs en présence : services de secours, services de secours, clubs, fédérations (voir les travaux d’Olivier Hoibian).
Cette première génération de métiers s’inscrit prioritairement dans les territoires de la haute montagne, sur les sites majeurs de pratique et au sein des stations de sports d’hiver. C’est la montagne majestueuse, dominante et turbulente qui est privilégiée, d’où la priorité donnée à un aménagement léger et discret. Il en résulte une limitation de fait des formes d’aménagement que ce soit au niveau du balisage des sentiers, de la conception des topo-guides, de l’équipement des voies d’ascension ou du style des refuges.
La clientèle est largement constituée d’habitués des stations et vallées et de membres des clubs sportifs de montagne et de nature. Les actions et stratégies marketing ne sont donc pas nécessaires tant le système donne l’impression de fonctionner " naturellement "... La dominante va alors à une culture professionnelle marquée par une empreinte publique et associative qui valorise un modèle de développement républicain, éducatif et patriarcal. Mais en même temps, il faut souligner que ces professionnels sont des indépendants au sein de structures professionnelles qui fonctionnent historiquement sous une forme associative. Cette situation leur permettra, au cours du temps, d’augmenter le jeu avec la règle étatique ; le guide ou le moniteur étant bien souvent des " débrouillards " qui se jouent des normes et des règles étatiques...
Enfin, la compréhension de la culture professionnelle issue de cette première génération serait incomplète sans la prise en compte de la logique sociale autour de laquelle se construit l’ancrage professionnel. Si, jusque dans les années 1950, les professionnels de la montagne sont presque exclusivement issus du monde paysan (Voir les travaux de Renaud de Bellefon et de Françoise Loux), l’émergence de professionnels d’origine urbaine à la recherche d’une intégration locale dans le monde et la culture montagnarde vont ensuite s’affirmer comme une tendance lourde. Un ancrage territorial est recherché autour d’une identification aux valeurs montagnardes : le chalet autoconstruit, la chasse, la coupe de bois... Cette aspiration à une montagnité acquise recouvre une dimension de quête de liberté et d’expression de soi en dehors des contraintes urbaines et sociales. Bien souvent, le professionnel cultive une vision décalée et valorise un style de vie de type plein air. La nature est considérée comme un refuge et une école de vie.
La culture professionnelle post-moderne (deuxième génération)
Une culture professionnelle post-moderne a émergé au cours des années 1980 et a intégré le champ des métiers sportifs de la montagne. En quelques années, une autre logique d’action a émergé, déstabilisant l’ordre professionnel qui structurait jusque là le marché des sports de pleine nature. Ce phénomène participe à l’affirmation de nouveaux modèles d’usages touristico-sportifs de la montagne - à la fois plus ludiques et plus diversifiés -, et de nouveaux modèles de développement territoriaux plus diffus et plus ouverts, avec notamment une multiplication des pratiques et des terrains de jeu concernés (voir plus haut).
En premier lieu, ce sont les conditions d’accès aux métiers sportifs de la montagne qui se transforment. S’imprégnant du mouvement ludique et hédoniste qui se propage dans le monde des sports de nature, une nouvelle génération de pratiquants s’engouffre dans cet univers et s’approprie d’autres codes culturels que certains utiliseront à des fins professionnelles. Pour d’autres, l’entrée dans la culture professionnelle tend à se couper de l’univers des pratiques sportives dans la mesure où ils intègrent directement les dispositifs émergents de pré-formation et de formation. À l’Argentière-La-Bessée, par exemple, un centre de formation aux métiers sportifs de l’eau vive conduit au Brevet d’État des stagiaires n’ayant aucun vécu sportif préalable dans ce domaine. De plus, l’université avec ses formations de plus en plus diversifiées (UFR STAPS, filières management, IUP et DESS tourisme, loisirs et sports...), mais aussi les écoles de commerce et le milieu entrepreneurial s’efforcent de prendre le relais des acteurs de la première génération (fédérations, Jeunesse et Sports, Ensa, UCPA...).
Si, sur la période 1980-1990, les acteurs dominants de cette " nouvelle économie " des sports de montagne étaient encore issus de la première génération de professionnels et " bricolaient " leur immersion au sein du monde commercial, les années 2000-2010 annoncent l’affirmation conquérante d’une deuxième génération de métiers. Au sein de cette deuxième génération, les activités d’encadrement sportif n’occupent plus une place prépondérante face à la montée en puissance des métiers de l’animation, du développement, de l’innovation, du management et du marketing des sports et des produits de montagne.
L’identité et le statut des professionnels se transforment lorsque les prestataires et les entrepreneurs du loisir sportif de nature marquent le marché de leur présence en développant des produits pour des segments de clientèle choisis en fonction de stratégies marketing définies. Ce faisant, le monde du plein air quitte l’univers anti-commercial qui le caractérisait jusqu’à présent (Voir les écrits de Jean-Olivier Majastre et Erik Decamp) pour s’engouffrer dans celui du marketing et de la réussite entrepreneuriale. Si autrefois, la logique de la reproduction dominait, aujourd’hui le rythme de gestion s’accélère et valorise l’innovation et la culture " tendance ". Les acteurs ont l’obligation de s’adapter à la dynamique du marché qui est sans cesse traversée par des mouvements de différentes natures (économiques, commerciales, technologiques, culturelles, médiatiques...).
En ce qui concerne les formes d’encadrement, les logiques pédagogiques évoluent et tentent de répondre aux attentes montantes de la culture post-moderne. L’encadrement s’assouplit, les contraintes diminuent et les relations prestataires-clients se personnalisent en donnant la priorité à l’animation : il faut séduire, attirer et faire plaisir. La prestation doit valoriser la culture et la transmission de sensations au détriment de la technique en favorisant le plus possible l’expression d’émotions primaires. L’apprentissage est réduit en durée et doit faciliter la rapidité de la mise en action. Une priorité est accordée aux faibles contraintes, aux petits groupes et à l’interactivité dans la rencontre construite entre le pratiquant et les espaces d’action. Le cadre professionnel, issu de la culture technique, s’efface pour laisser au client la possibilité d’être l’acteur de son action. Comme signalé plus haut, la technique sécuritaire mise en place autrefois par le guide cède la place à la technologie sécuritaire à l’image des via ferrata et des parcs aventure. La prise de risque simulée produit de la valeur ajoutée émotionnelle pour le plus grand plaisir des consommateurs. Une mise en récit ludique et émotionnelle prend forme dans la propagation des histoires, des slogans et propagandes commerciales. La mise en scène devient de plus en plus nécessaire pour renforcer l’esthétique de l’échange. Enfin, contrairement à la culture moderne précédente, la règle d’action définie par l’encadrant s’efface pour laisser la place à une co-production et à un co-pilotage. Le client devient plus participatif et actif dans la déclinaison de son programme d’action, ce qui a pour effet de modifier les cultures professionnelles et les relations prestataires-clients.
Une autre différence se perçoit au niveau de la gestion de la clientèle. Si autrefois, la relation s’inscrivait dans la durée, aujourd’hui la gestion des flux et des débits s’impose pour accroître la valeur ajoutée des produits sportifs de nature. La valeur du produit n’est plus dépendante de la culture sportive classique mais des capacités des professionnels à proposer des produits de qualité en phase avec la diversité des cultures sportives de la montagne. Dès lors, la valeur ajoutée apportée par les prestataires et les entrepreneurs devient centrale, nécessitant une segmentation de plus en plus poussée des clientèles et une diversification de la gamme. La richesse de ce nouveau marché est attachée aux compétences marketing de cette deuxième génération de professionnels pour apporter de la valeur ajoutée dans la conception d’événementiels, de défis, de scénariis thématiques pour les entreprises et autres clientèles potentielles. L’innovation s’impose partout que ce soit au niveau des technologies d’action, des sites artificiels de pratique (via ferrata, parcours acrobatiques...), des circuits à thème et des éléments technologiques qui agrémentent sans cesse les nouvelles formes de motricité ludique. Bref, la logique de la reproduction propre à la culture sportive de la première génération est bien éloignée de cet univers en gestation. Une éthique marketing et entrepreneuriale s’impose et renouvelle les formes de gestion des pratiques sportives.
Les formes d’organisation ne sont pas en reste et prennent leurs distances avec une gestion publique, associative et bénévole. L’arrivée des tours opérateurs, de grands groupes touristiques à l’image du Club Méditerranée, de structures privées et de financeurs (Compagnie des Alpes...) à la recherche de profits entraîne une professionnalisation accrue des métiers de la montagne. Les compétences ne sont plus issues d’une culture sportive acquise sur le terrain mais sont directement liées à des connaissances issues des sciences de la gestion, du marketing, du droit, de la comptabilité analytique... Une gestion globale et financière du produit s’impose, justifiant le rôle central et moteur occupé par le concepteur de produit et chef de projet au détriment du technicien et du cadre sportif. La segmentation des fonctions est dans l’ère du temps au sein d’équipes de projets touristiques qui s’appuient sur la maîtrise des technologies de l’ingénierie touristique et des ressources de la communication contemporaine et notamment l’Internet.
Enfin, on peut observer que les logiques sociales des professionnels se transforment lorsque ceux-ci pensent différemment leur identité au travail en fonction de leur style de vie. Ainsi, contrairement à la première génération observée, la culture montante de la deuxième génération est la culture urbaine, issue directement du mouvement ludique, de la culture entrepreneuriale et des formations universitaires professionnalisantes. L’étude de Sébastien Celard, réalisée en 1999 pour le SNGM, montre ainsi très bien une population de guides en exercice de plus en plus d’origine citadine (53 % sont nés hors de départements de montagne), de plus en plus diplômés (40 % ont un niveau d’étude supérieur au bac contre 11 % en 1985), de plus en plus " indépendants " (55 % ne sont pas affiliés à une compagnie contre 40 % en 1985) et de plus en plus monoactifs (23 % de guides monoactifs contre 16 % en 1985). Par ailleurs, la stratégie de l’ombre, de la débrouillardise et de la transgression n’est plus valorisée et les nouveaux entrepreneurs sportifs épousent les valeurs de la normalité (impôts, URSAFF, licences d’agences de voyages, agrément de tourisme...) et de la culture économique légitime.
Dans le même temps, les conditions d’ancrage géographique évoluent et la mobilité professionnelle s’accentue avec des destinations professionnelles choisies en fonction des opportunités et des chances de réussite. Le massif du Mont-Blanc et la vallée de Chamonix font ainsi l’objet d’une polarisation croissante de l’activité professionnelle et de la résidence des guides de haute montagne français et européens. C’est dans ce contexte qu’un bureau de guides commercial initialement installé dans un massif secondaire peut " déménager " pour s’installer dans la vallée de Chamonix.
Pour terminer : une piste de réflexion parmi d’autres
La perspective proposée dans ce texte cherche à montrer, sans prétendre à l’exhaustivité, que les mouvements convergents des cultures sportives, des espaces récréatifs et des cultures professionnelles de la montagne dessinent les contours d’un champ d’action renouvelé pour les guides de haute montagne. Ce panorama, qui peut paraître simplificateur, s’efforce de rester neutre sur le plan des valeurs positives ou négatives et de la portée idéologique qu’il est possible d’accorder à tel ou tel phénomène. C’est évidemment aux professionnels qu’il appartient de mettre en débat les constats et les pistes d’interprétations qui sont esquissées ici, ce qu’ils n’ont d’ailleurs pas manqué de faire au sein du SNGM au cours des dix dernières années. Les travaux de l’OPMA, auxquels des guides participent largement, s’inscrivent aussi au cœur de ces enjeux.
Pour l’observateur, la montée des controverses et des débats de fond est indéniable et confirme l’émergence de l’univers des sports de montagne comme " espace public " : liberté d’accès aux sites de pratique, marchandisation des espaces, équipement de la montagne en remontées mécaniques, régulation des fréquentations, gestion concertée des sites, bonnes pratiques environnementales, qualité touristique, sécurité et responsabilité, gratuité des secours, normes d’encadrement, risque de concurrence par des sous-diplômes, déréglementation de l’encadrement professionnel...
Parmi les nombreuses questions qui se posent de manière transversale à ce champ d’enjeux d’avenir, il est possible de pointer comme fil conducteur celle de l’altérité, définie ici comme la quête d’une différence positive par rapport au temps, à l’espace et au vécu quotidien. Trois hypothèses peuvent être explicitées à ce sujet :
* la recherche d’altérité est un ressort fondamental des pratiques récréatives, et renvoie aux thèmes de la spécificité et de l’identité des cultures sportives et de leurs espaces ;
* les pratiques sportives de montagne et de nature, par la mise en jeu et l’écart à la normalité corporelle qu’elles impliquent, constituent en quelque sorte des " amplificateurs " psychophysiques d’altérité spatiale et sociale ;
* un degré croissant d’altérité peut être observé selon un degré décroissant de proximité et d’artificialité (aménagement) qui se déploie selon une succession d’échelles d’espaces de pratique, que nous choisissons de désigner par des néologismes : indoor, aroundoor, outdoor, wildoor. La segmentation des pratiques -ludo-sportives, touristico-sportives, aventurières, extrêmes- s’articule aussi selon cette progression.
Les professionnels des sports de montagne, dont le guide reste emblématique, jouent un rôle de passeurs et de " traducteurs " d’altérité. À ce titre, c’est en référence à la double dynamique pratiques / espaces et altérité / artificialité que se situe une des clés d’avenir de leur positionnement. De manière plus générale, l’ensemble des acteurs institutionnels et professionnels des sports de montagne et de nature seront vraisemblablement de plus en plus confrontés à la nécessité de différencier et de graduer leurs logiques d’intervention (équipement, réglementation, encadrement, sécurité, responsabilité...) en fonction du degré d’altérité des espaces concernés (de l’indoor au wildoor) et des pratiques récréatives correspondantes (des pratiques ludo-sportives aux pratiques aventurières).
Les notions de " montagne " et de " nature ", si elles sont sans doute appelées à continuer de jouer un rôle structurant dans l’imaginaire touristique, ne suffisent donc plus pour qualifier la gamme des situations spatiales et sportives dans lesquelles les professionnels sont susceptibles d’intervenir. Il semble alors envisageable de mettre en discussion la catégorisation - et partant l’observation - d’espaces et de pratiques récréatives segmentés par des critères de définition, d’accès, d’aménagement, de gestion (information, équipement, sécurité...) et d’encadrement professionnel. Des propos encore très spéculatifs pour l’instant...
Philippe Bourdeau, Institut de Géographie alpine / TEO
Réseau de chercheurs et experts en sports de montagne et de nature
Note de l’auteur : Le paragraphe sur les cultures professionnelles est adapté d’un article co-écrit avec Jean Corneloup