Je tenais à vous remercier, monsieur le président, pour le temps de parole que vous nous accordez, à mon confrère et à moi-même.
Nous sommes tous les deux guides de haute montagne. Jean-Jacques Jaouen exerce près d’Embrun, dans les Hautes-Alpes. Quant à moi, je suis en Savoie, dans la vallée de la Tarentaise. J’assume actuellement la fonction de président du Syndicat national des guides de montagne. C’est donc à la fois en tant que guides de terrain et représentants de notre profession que nous venons vous faire part de notre expérience en matière d’encadrement des activités de montagne pour la jeunesse.
Notre Syndicat regroupe 1 700 guides sur l’ensemble du territoire national, dont la quasi-totalité encadre dans l’arc alpin et les Pyrénées.
Je ne sais quelle représentation vous avez de la montagne et de nos pratiques, peut-être la pratiquez-vous un peu l’hiver ou l’été.
En tout cas, avant de vous parler pratiquement des interventions que nous avons auprès des adolescents, je voudrai délivrer un propos plus général, concernant la pratique de la montagne, et vous dire que la montagne est d’abord un lieu chargé de symboles forts. Elle repousse ou attire mais laisse rarement indifférent. Si nous sommes là aujourd’hui, vous l’avez compris, c’est parce qu’elle nous a attirés et nous attire encore...
Dans le passé, la montagne a souvent été un obstacle redouté pour les activités humaines. Pourtant, les hommes se sont mis progressivement à l’aimer. Les grands philosophes, les poètes, les scientifiques ont souvent évoqué, avec émotion, la montagne. Pétrarque parlait de la vue qu’il découvrait depuis le haut mont Ventoux ; Montaigne faisait mention de la montagne au cours de ses voyages à travers les Alpes ; Léonard de Vinci associait plaisir et recherche en les gravissant ; Maupassant, dans ses périples en Suisse, citait la Dent Blanche (sommet à plus de 4 000 m) en la dénommant la " belle monstrueuse "...
Plus près de nous, de grands alpinistes l’ont magnifiquement évoquée : Terray dans son récit des Conquérants de l’inutile ; Rebuffat dans des Horizons gagnés et bien d’autres encore qui ne cessent de dire combien la montagne leur procure de raisons de vivre.
Si les symboles sont si forts en montagne (d’autres pourraient certainement en dire autant de la mer ou du désert), c’est que l’être humain y a trouvé des valeurs essentielles à son existence.
Tout d’abord, une relation avec la nature, à un environnement sauvage, une façon de se relier à l’infini de la matière, de la microscopique particule de poussière prisonnière d’un glacier à l’immensité des paysages.
Ensuite, une relation à soi : quand nous pratiquons l’alpinisme et, plus généralement, quand nous parcourons, par nos propres moyens, des régions sauvages, nous nous mettons en jeu, nous explorons nos capacités physiques et morales, nous cherchons notre équilibre. Car cet équilibre est parfois ou souvent une question de survie et interroge en permanence le sens que nous donnons à notre existence. Cette question de l’équilibre est, je crois, une merveilleuse métaphore de la vie !
Enfin, une relation aux autres. La cordée est l’image forte de la relation aux autres. Elle exprime le besoin de sécurité, la reconnaissance du besoin de l’autre, la reconnaissance des personnes avec qui l’on est encordé, le partage et l’engagement réciproque.
Cette triple relation est depuis toujours le fondement de nos pratiques. Nous pensons qu’il s’agit d’une vraie école de vie qui, sans aucun doute, peut contribuer à la construction et au développement de l’adolescent.
La prise en compte de l’intérêt de la montagne pour la jeunesse
Les activités de pleine nature, et principalement la montagne, ouvertes à un public jeune, se sont développées tout au long du vingtième siècle à l’initiative des clubs de montagne. Progressivement, la société a pris conscience de l’intérêt de telles pratiques pour sa jeunesse. Un pas décisif fut franchi dans l’immédiat après-guerre, dans le prolongement des groupes " jeunesse et montagne ".
L’Union des centres de plein air, appelée à l’origine Union nationale des centres de montagne, mais aussi d’autres institutions ou services sociaux de grandes entreprises nationales ont participé à cet élan social en faveur de ces pratiques. Il en a résulté un véritable engouement pour la nature et l’environnement montagnard durant plusieurs décennies.
Le développement actuel de la pratique chez les jeunes
La pratique de la montagne d’hier, dont l’objectif principal était de réaliser des ascensions, prenait en compte le nécessaire apprentissage des techniques et donnait une large place à la progression. Elle est aujourd’hui devenue une pratique de loisir sportive où la performance, la rapidité et la prise de risque sont valorisées.
L’offre d’activités est vaste et diversifiée. Avec le ski alpinisme, le free ride, la cascade de glace mais aussi l’escalade, le canyon ou la via ferrata, les adolescents découvrent un terrain de jeu en phase avec les valeurs que notre société développe actuellement.
Si ces pratiques sont plus consuméristes que par le passé, elles ont aussi le mérite de donner accès à une forme de " pré nature " et peuvent ainsi préparer l’adolescent à transposer toutes ces disciplines dans des pratiques de la montagne plus impliquées, à la recherche de sensations familières aux alpinistes, aux marins ou aux astronautes. Ces sensations sont les ingrédients de l’aventure qui, sans doute, peuvent encore faire rêver la jeunesse de notre pays.
Les moyens nécessaires
Pour que la jeunesse vive son rêve, pour qu’elle puisse partir à l’aventure, à l’aventure de la vie, il est nécessaire de lui en donner les moyens. L’apprentissage de l’autonomie implique des moyens matériels et d’encadrement. Elle nécessite aussi une médiation pour que les pratiques dans lesquelles les adolescents vont s’engager se fassent dans des conditions de prise de risque acceptables pour la société.
À une époque où le tout sécuritaire envahit la pensée commune, où, au nom du principe de précaution, l’on impose aux éducateurs d’avoir (c’est une image proche de la réalité) un réfrigérateur dans leur sac à dos pour organiser le pique-nique de la journée dans la nature, il convient de redonner de réelles perspectives à des pratiques responsabilisant la jeunesse.
Le guide
L’investissement des professionnels de la montagne auprès des jeunes se fait d’abord par l’encadrement au sein des clubs et des associations où les questions de sécurité sont omniprésentes. Puis, localement dans nos petites villes et villages, où l’exemple du guide est une image forte, les guides mènent une action éducative auprès des jeunes, dans les collèges et les lycées. Par exemple, dans les Hautes-Alpes, le Conseil général organise, chaque année, une semaine de formation pour tous les collégiens de 4ème, dans le cadre de leur scolarité, sur le thème de la neige, pour une approche responsable de la montagne. Cette formation est assurée par les professionnels, en lien étroit avec les établissements scolaires.
En ville, des expériences sont menées à l’exemple de Grenoble où 100 jeunes ont réalisé l’ascension d’un sommet de 4 000 m. Ces jeunes étaient encadrés par des guides bien sûr, mais accompagnés également par des grimpeurs de haut niveau qui avaient à peu près leur âge.
Les guides se sont aussi implantés dans des villes comme Lyon, Grenoble ou Marseille et peuvent ainsi, autour d’une structure artificielle d’escalade, rassembler des jeunes pour créer une dynamique de quartier. Les guides partagent leur passion et tentent d’insuffler des valeurs qui sont l’essence de la réussite dans l’activité d’abord, dans la vie ensuite.
Les guides encadrent régulièrement des handicapés physiques ou mentaux et leur donnent, grâce à la montagne, accès à l’aventure.
Des expériences sont également menées en matière d’insertion avec des jeunes en difficulté, dans le cadre de procédure judiciaire alternative.
Pour conclure, il est important de bien saisir la grande mutation que la pratique de la montagne a vécue au cours des vingt dernières années. Nous sommes passés en effet, d’une unicité de la pratique de la montagne à une multiactivité plus consumériste, faisant la part belle au zapping mais sans réelle perspective.
Pourtant, à travers nos expériences de terrain, nous constatons l’intérêt que portent les adolescents à des pratiques exigeantes comme l’alpinisme. Cet intérêt confirme, à notre sens, que la pratique de la montagne comporte des valeurs essentielles et universelles qu’il convient de mobiliser largement.
Pour cela, il faut réhabiliter et valoriser de véritables logiques d’apprentissage et d’appropriation culturelles du milieu montagnard et de ses pratiques.
Enfin, je terminerai mes propos en réaffirmant combien notre profession est investie dans ce domaine, en relation avec les autres professionnels, le monde de l’éducation et les acteurs de l’économie montagnarde.
Notre politique est délibérément tournée vers l’information et la formation qui sont des éléments essentiels de la prévention.
Notre profession est largement disponible pour accompagner une politique volontariste en direction d’une véritable pratique éducative de la montagne.
Je vous remercie de votre attention.
Bruno Pellicier
Président du Syndicat National des Guides de Montagne 2002-2006